Il faut être complet pour "marcher sa parole" !

Le chamanisme connaît depuis quelques décennies une véritable renaissance, peut-être parce qu'il s'adresse à une part très physique de nous-même, dont la modernité nous a presque coupé.

Se pourrait-il que, derrière ces savoirs ancestraux, se cache une source toujours active, celle d'un rapport intime avec la nature dont nous pouvons intérieurement nous enrichir ?

Une connaissance applicable à des maux que nous croyons très modernes, comme la difficulté des relations homme - femme ?

Pour établir des passerelles entre le féminin et le masculin, Maud Séjournant, une Française qui vit au Nouveau-Mexique, propose une approche chamanique du couple intérieur.

Comment ? En explorant les polarités avec l'animal Totem et la Roue de Médecine. Concilier en soi les deux pôles, le masculin, le féminin. Rétablir le dialogue entre ces deux parts. Un défi qui nous concerne tous.

Lors de ses colloques sur le Couple Intérieur, Maud Séjournant développe une approche chamanique. Au travers de la tradition amérindienne, elle nous montre comment exprimer ces deux pôles dans notre vie quotidienne. Maud a découvert cette alliance entre le masculin et le féminin dans un rituel sobre, éminemment corporel : le tir à l'arc. "Il suffit d'enclencher la flèche, c'est-à-dire la force masculine avec ses attributs : solidité, capacité à s'appuyer sur l'air par son empennage, embout pointu pour percer la cible...

Mais la flèche ne peut se maintenir sur la corde que par cette encoche vitale, ce point de contact indispensable entre les deux éléments.

Or cette encoche, cette fente est féminine, par essence puisqu'en creux." Comment l'approche chamanique va-t-elle nous permettre de devenir l'archer de notre vie ?

Rappelons que le rôle du chaman est de se connecter à l'esprit de l'animal. Et découvrir ainsi son animal de pouvoir, encore appelé animal totem. Bien au-delà du monde physique, les chamanes savent rentrer en contact avec le monde des animaux. Ils entretiennent des rapports avec un ou plusieurs animaux de pouvoir avec lesquels ils conversent ou à qui ils demandent de l'aide lorsqu'ils en ont besoin.

Renouer avec l'esprit de l'animal intérieur, c'est renouer avec une grande sagesse : Ils s'acceptent totalement tels qu'ils sont, sans vouloir être autre chose. Il ne viendrait pas à l'idée d'une souris de vouloir être un chameau ou un lion. Chacun a un rôle spécifique, chacun est aussi important que l'autre. L'animal nous confronte à l'acceptation de l'individualité de chacun.

Dans le cadre du couple intérieur, découvrir ces animaux intérieurs peut nous aider à intégrer des polarités physiques ou psychiques encore vécues comme opposées ou conflictuelles. Maud Séjournant relate le cas d'Adriano, sujet à un mal de dos quasi permanent. Il avait aussi les plus grandes difficultés à entretenir une relation suivie avec une femme. Ensemble, Maud Séjournant et lui découvrirent qu'il existait en fait une grande tension entre son côté droit (traditionnellement le siège du pouvoir masculin) et son côté gauche (apparenté au pouvoir féminin).

Lors d'une séance, la psychothérapeute demandera à l'animal du côté droit de se présenter : un léopard féroce. Quant à son côté gauche c'est une biche toute douce qui représentait sa part féminine. La rencontre n'eut lieu qu'au prix de longues négociations. Puis les deux animaux intérieurs d'Adriano se mirent finalement d'accord pour se rencontrer plus souvent, afin de mieux se connaître.

Dès la fin de la session, Adriano sentit sa tension physique disparaître. Sa nature masculine s'exprimait avec plus de douceur, ses rapports avec les femmes prirent une tournure plus plaisante. Évidemment, le processus n'est pas miraculeux. "L'approche chamanique est avant tout un outil privilégié pour enclencher le processus personnel de transformation, explique Maud Séjournant. Elle ne saurait en aucun cas remplacer le lent travail d'intégration d'une psychothérapie. Un animal totem peut donner le courage d'affronter ses ombres intérieures et de prendre la décision de passer le temps qu'il faudra pour débloquer sa propre évolution."

Les méthodes d'approche de l'animal totem sont nombreuses. Par exemple, l'animal de pouvoir peut émerger au cours d'un voyage intérieur dirigé, comme le pratique Michaël Harner, anthropologue célèbre, créateur de la Fondation for Shamanic Studies.

Sa méthode consiste à entrer dans le monde du rêve, grâce à une légère hypnose induite par le battement du tambour. Ou encore grâce à une approche psycho-corporelle, que Maud Séjournant pratique davantage. "Une bonne solution consiste d'abord à fermer les yeux et à respirer lentement avec le ventre, puis à s'imaginer quelle partie de votre corps vous sentez la plus solide. Mettez toute votre conscience dans cette partie-là et laissez-vous aller. Allongé, ou en tailleur." Elle se charge d'établir le contact.

Pour les chamanes, toutes les méthodes sont valables à partir du moment où elles aboutissent à un résultat : que l'animal de pouvoir se manifeste. "Tout le monde a accès à son animal de pouvoir, assure Maud Séjournant. Chacun doit trouver ce qui lui va le mieux."

Plus que la méthode, l'attitude intérieure est importante. Faite de respect et d'ouverture totale, elle doit laisser de côté les a priori et les idées préconçues sur la valeur et le rôle des animaux. Chacun d'eux est porteur d'une sagesse, d'un enseignement, que l'on découvre au cours du dialogue.

Il faut donc accueillir son animal avec respect et reconnaissance, même si au début on ne comprend pas son apparition. Comme un spectateur venu voir un bon film, tu n'auras rien à faire ou à créer. Les images vont se dérouler d'elles-mêmes.

Aies confiance en tes alliés. Pose-leur des questions, ils te répondront.

La Roue de Médecine : explorer les deux pôles. L'unité entre les deux pôles, masculin et féminin, la cosmogonie indienne, fondée sur la Roue de Médecine, nous en parle à chaque instant. Avec un profond respect pour le féminin.

"Dans les groupes, lorsque nous étudions la Roue de Médecine, nous passons dans l'Ouest pour explorer la dimension du féminin, développe Maud Séjournant. Nous apprenons à rentrer en contact avec l'énergie de l'Ours qui siège dans la direction de l'ouest et nous enseigne sur le féminin."

Les enseignements ancestraux amérindiens transmis par la Roue de Médecine racontent que l'ours se retire dans son antre au cœur de la Terre Mère lorsqu'il se prépare à hiberner ; l'Ours nous apprend que c'est en entrant au plus profond de soi-même que l'on peut trouver sa voix intérieure. Avant de poursuivre, quelques précisions sur la Roue de Médecine, élément central de la tradition amérindienne, sont nécessaires.

Elle présente les enseignements ancestraux des quatre directions cardinales et de l'axe vertical qui comprend la Terre Mère sous nos pieds et le Père Soleil au-dessus de nos têtes. Elle est composée de plusieurs roues qui se superposent.

L'une d'elles, la roue des boucliers, nous fait découvrir notre petite fille et notre petit garçon intérieur. Une phase essentielle pour ensuite organiser nos polarités masculines et féminines d'adultes, et les exprimer dans notre vie quotidienne.

Dans les groupes, c'est en étudiant la Roue de Médecine que nous explorons les deux pôles. C'est avec surprise qu'on découvre ainsi que les femmes n'ont généralement aucune envie d'explorer leur côté masculin. "Se déguiser en homme, c'est ce que nous faisons tous les jours au travail", disent-elles.

Il est vrai que dans le monde du travail, l'aspect masculin est systématiquement valorisé. La plupart des femmes sont donc contraintes d'accéder à une certaine connaissance de leur polarité masculine.

C'est le cas de Catherine, directrice d'agence bancaire, qui est "arrivée à son poste en travaillant comme les hommes", selon ses propres mots. Aujourd'hui encore, elle cherche à confirmer son statut en rendant le chemin difficile aux autres femmes, et même en barrant la promotion d'une subalterne. Elle a oublié le sens de la solidarité.

"En jouant le rôle de la compétition, nous pouvons obtenir des résultats gratifiants mais quelque chose en nous est aliéné;" explique Maud Séjournant. En effet, l'énergie féminine n'est pas intéressée par la domination et la rivalité. Au contraire, elle se trouve naturellement à l'aise dans la participation communautaire et l'esprit de corps, d'équipe, on peut même dire de fraternité. Rien d'étonnant finalement, dans ces groupes d'étude de la Roue de Médecine, à ce que les femmes veuillent travailler leur aspect féminin. Paradoxalement, elles le connaissent moins.

À l'opposé, il est frappant de voire avec quel enthousiasme, les hommes saisissent l'occasion de pouvoir vivre en sécurité cette partie d'eux-mêmes qui trouve rarement la place, le temps et l'espace de s'exprimer. Pendant toute une journée, ils "laissent vivre leur bouclier de gamine", comme disent les Indiens. Les hommes se montrent plus coulants, plus souriants, plus ronds. Une étonnante intimité s'installe alors entre les deux sexes, comme si une barrière invisible s'était effacée. Les femmes cessent de jouer un rôle de séductrice pour rentrer dans celui de l'initiatrice.

Quant aux hommes, tous disent qu'ils ont découvert une nouvelle image de la femme à travers leur propre vécu. Explorer et reconnaître l'autre polarité en soi-même... une belle aventure qui suppose que nous connaissions déjà la dynamique de notre propre sexe. "Il est fondamental que chaque sexe puisse vivre son unité et son identité de temps en temps", relève Maud Séjournant.

D'où l'importance des rituels, des cercles, ou des activités réservées aux hommes auxquelles les femmes ne participent pas. Et réciproquement. Le club anglais, le match de foot... autant de lieux de rencontres où s'expriment les camaraderies masculines. Le hammam, le shopping entre filles, autant de moments strictement féminins...

Maud Séjournant raconte que les Indiennes, pendant la période de leurs "lunes" - comprenez "règles" - se retirent entre sœurs dans une maison ad hoc, hutte ou tipi, pour plonger dans leur dimension profondément féminine. Les rêves de ces jours-là sont considérés comme importants pour toute la tribu. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : du respect de chacune des polarités en vue de l'unité dépend à coup sûr l'équilibre de la communauté.

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