La joie est le signe
Henri Bergson (1869-1941)

 Le plaisir n'est qu'un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l'être vivant la conservation de la vie; il n'indique pas la direction dans laquelle la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu'elle a gagné du terrain, qu'elle a remporté une victoire: toute grande joie a un accent triomphal...

Partout où il y a joie, il y a création: plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu'elle a conscience de l'avoir créé, physiquement et moralement...

Prenez des joies exceptionnelles, celles de l'artiste qui a réalisé sa pensée, celles du savant qui a découvert ou inventé. Vous entendez dire que ces hommes travaillent pour la gloire et qu'ils tirent leurs joies les plus profondes de l'admiration qu'ils inspirent.

Erreur profonde ! On tient à l'éloge et aux honneurs dans l'exacte mesure où l'on n'est pas sûr d'avoir réussi...

C'est pour se rassurer qu'on cherche l'approbation et c'est pour soutenir la vitalité peut?être insuffisante de son œuvre qu'on voudrait l'entourer de la chaude admiration des hommes...

Mais celui qui est sûr, absolument sûr, d'avoir produit une œuvre viable et durable, celui-là n'a plus que faire de l'éloge et se sent au-dessus de la gloire, parce qu'il est créateur, parce qu'il le sait, et parce que la joie qu'il éprouve est une joie divine.

Si donc, dans tous les domaines, le triomphe de la vie est la création, ne devons-nous pas supposer que la vie humaine a sa raison d'être dans une création qui peut, à la différence de celle de l'artiste et du savant, se poursuivre à tout moment chez tous les hommes: la création de soi par soi, I'agrandissement de la personnalité par un effort qui tire beaucoup de peu, quelque chose de rien, et ajoute sans cesse à ce qu'il y avait de richesse dans le monde ? "

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