Le monde de l'apparence et le monde de la potentialité

selon Karl Pribram 

Karl Pribram est l'un des chercheurs contemporains qui sont venus bousculer les idées reçues sur la séparation entre la matière et l'esprit. Neurochirurgien nord-américain spécialiste du cerveau, il a notamment mis en évidence la complexité du plus vieux centre nerveux, le cerveau limbique, et son interaction avec le cerveau frontal.Il est le père du "modèle holographique" qui associe les recherches sur le cerveau à la physique théorique.

Pour lui, les phénomènes inexplicables ou ne relevant pas de nos perceptions normales font néamoins partie intégrante de la nature. Il prédit donc la fin de la pensée mécaniste et son prochain remplacement par une pensée "holistique".Mais le message que cherchent à transmettre ces pionniers avisés des sciences physiques est autre : dans les univers qu'ils explorent, la distinction quotidienne entre le matériel et le mental devient, à un niveau très fondamental, fâcheusement indéfendable.

Je propose ci-dessous quelques explications qui contribueront à éclairer leurs conceptions.
La dématérialisation de l'énergie se révèle, en un sens, issue de thèses anciennes. Ainsi, sur le plan conceptuel, la physique était compréhensible à l'époque de James Clerk Maxwell, où les ondes lumineuses étaient censées se propager dans l'" éther ". Mais les physiciens ont par la suite abandonné la notion d'" éther ", sans pour autant renoncer aux équations d'onde de Maxwell ni à celles, plus récentes, d'Erwin Schroedinger (1928) ou du prince Louis Victor de Broglie (1964). S'il est facile de se représenter des ondes se propageant dans un milieu - les ondes sonores dans l'air, par exemple -, comment concevoir que des ondes lumineuses ou d'autres ondes électromagnétiques puissent " se propager " dans le vide ?

Actuellement, les physiciens commencent à combler ce vide par des concentrations denses de bosons sans masse, de l'énergie au zéro absolu et un potentiel quantique, pour travailler sur les interfaces avec la matière. Je propose que c'est un potentiel de ce type qui est neutre au regard de la dualité mental?matériel.

En sciences, les potentiels sont définis comme le travail, effectif ou possible, qui est nécessaire pour qu'une réalisation se produise et sont mesurés comme des variations d'énergie. Une réalisation multiple implique ainsi un monisme neutre, dans lequel l'essence neutre-le potentiel de réalisation-est l'énergie.

Et, comme l'indique le deuxième principe de la thermodynamique, l'énergie est entropique, c'est-à-dire qu'elle peut avoir une structure. L'énergie n'est pas matérielle, elle est simplement transformable en matière. Elle se mesure à la quantité de travail qui peut être accomplie en l'utilisant, le rendement de son utilisation dépendant de son organisation telle que mesurée par son entropie.

L'invention du tube à vide et des appareils qui lui ont fait suite a montré que des quantités infimes d'énergie convenablement configurées pouvaient assurer la maîtrise d'importantes dépenses énergétiques et que ces organisations à l'échelle infinitésimale fournissaient de l'" information ", en ce sens qu'elles " informaient " et organisaient l'énergie.

On a ainsi considéré qu'il existait une relation entre les mesures de l'information et celles de l'entropie (voir, par exemple, Brillouin, [1962] ; von Weizsacker [1974]). Des ordinateurs ont été construits pour traiter l'information et des programmes écrits pour organiser les opérations des ordinateurs. L'information contenue dans un programme est-elle " matérielle " ou " mentale " ? Si elle est les deux à la fois, que dire alors de l'information contenue dans un livre ? Ou de l'entropie qui décrit le comportement d'un moteur thermique ou d'un mammifère à sang chaud ? À l'évidence, l'utilité de la distinction entre le matériel et le mental montre ici ses limites."

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